Quelques mois après, en 1566, Charles IX venait à Bordeaux, où son passage fut marqué par une assez verte remontrance infligée en sa présence et en son nom au Parlement, par le chancelier de l’Hospital.

En 1568, Montaigne perdait son père. A ce moment, il terminait 청주오피 la traduction de Sebond et la livrait à l’impression; et, en 1570, se trouvant dans une situation de fortune qui le laissait maître d’en agir à sa guise, et un laps de temps suffisant s’étant écoulé depuis la mort de son père pour qu’il pût le faire décemment, résiliant en faveur de Florimond de Raymond son office de conseiller pour lequel il ne s’était jamais senti grand goût et qu’il s’était laissé octroyer par déférence pour la volonté paternelle, il quitta la robe pour l’épée. On ne saurait dire s’il porta celle-ci seulement en qualité de gentilhomme; il est cependant probable qu’il prit part à quelques expéditions militaires, ainsi que plusieurs passages des Essais le donnent à penser (V. N. III, 408: Profession), et surtout celui où il fait ce magnifique éloge de la vie des camps (ch. 13 du liv. III, III, 662), tout rempli d’un accent guerrier qui serait ridicule sous la plume d’un homme qui ne l’aurait jamais pratiquée, ce qu’auraient inévitablement fait ressortir ceux de ses contemporains tels que Brantôme, Scaliger qui étaient peu disposés pour lui.

Plus libre de son temps, et tout en ne négligeant pas aussi complètement qu’il l’insinue la gestion de son domaine, il se donne alors tout entier à la publication des œuvres de La Boétie, à laquelle il se croyait tenu, ayant hérité de ses livres et de sa bibliothèque. Ce travail fut pour lui l’occasion d’un nouveau voyage à Paris; c’est là qu’il reçut la nouvelle de la naissance et de la mort de sa première fille.

A son retour en Guyenne, envahi par un immense besoin de solitude, il A.VIII s’occupe de s’aménager, chez lui, une sorte de réduit où échappant aux autres, libre de lui-même, il pût méditer à l’aise; il organise en conséquence la principale tour de son manoir, qui depuis est dite «Tour de Montaigne». L’inscription latine, dont la traduction suit, qu’avec nombre d’autres il fait tracer dans sa librairie ou bibliothèque qui devait constituer son cabinet de travail et dont il donne si complaisamment la description au ch. 3 du liv. III des Essais, peint bien quel pouvait être son état d’âme, à ce moment de son existence: «L’an du Christ 1571, y est-il dit, à l’âge de trente-huit ans, la veille des calendes[5] de mars, Michel de Montaigne, depuis longtemps déjà ennuyé de l’esclavage de la cour et des charges publiques, se sentant encore dispos, est venu dans cette retraite se reposer sur le sein des doctes vierges, espérant y passer enfin dans le calme et la sécurité les jours qui lui restent à vivre. Puissent les destins lui permettre de parfaire cette habitation, où déjà ses pères venaient agréablement se reposer et qu’il consacre à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs.»

[5] On donnait ce nom, dans la chronologie romaine, aux premiers jours de chaque mois. Les Romains comptaient par calendes, lesquelles n’existaient pas chez les Grecs, d’où le proverbe «renvoyer une chose aux calendes grecques», pour dire qu’on ne la fera jamais; à remarquer ici que la veille des calendes de mars, ou dernier jour de février, était la date anniversaire de la naissance de Montaigne.

En même temps, il commençait à écrire les Essais, cette œuvre capitale de sa vie. Il ne semble pas toutefois que ce fût avec l’idée d’en composer un ouvrage; ce n’était tout d’abord que de simples notes, sur lesquelles il transcrivait ce qui l’avait frappé dans sa lecture du jour, accompagné de quelques brèves réflexions d’un caractère général, ainsi qu’il ressort de la division du livre Ier en chapitres courts, dont plusieurs parfois sur le même sujet. Quant à ce qui est devenu plus tard et de plus en plus le dessein avoué et affiché de son livre: l’étude minutieuse de soi-même, avec parti pris de se peindre tout entier et à nu, cela paraît si peu avoir été sa première intention que, dans ces mêmes chapitres, il prend des détours pour parler de lui et ne se met en scène que sous le voile de l’anonyme, comme par exemple dans celui intitulé: «Du parler prompt, ou tardif». Ce n’est qu’à la longue qu’il s’est décidé à livrer au public ces extraits de ses lectures, les souvenirs de ses observations et de ses causeries, tout ce qu’enfin il a cueilli en faisant l’école buissonnière.

En cette même année 1571, lui naissait une seconde fille, Léonor, la seule, sur les six qu’il a eues, qui ne soit pas morte en bas âge; et, comme si le sort se prenait à railler ses projets de retraite, il était fait chevalier de l’ordre de S.-Michel, «pour ses vertus et ses mérites», dit la lettre-patente lui conférant cette distinction.

Les événements furent du reste plus forts que sa résolution; et ici s’intercalent, pour se continuer par intervalles jusqu’à la fin de sa vie, les incidents, à la vérité accidentels et passagers et sur lesquels on n’a que de très vagues données, qui font que, dans les Essais, Montaigne laisse entendre qu’il a exercé la profession militaire, ce qui du reste était alors, par circonstance, le cas d’à peu près tout gentilhomme, et ceux qui lui font attribuer à diverses époques des missions sur l’objet précis desquelles on n’est pas davantage fixé, mais qui, étant donné son caractère, son entregent, la situation à laquelle il parvint, paraissent avoir dû consister surtout en négociations auprès de certains princes et chefs principaux des divers partis. Il demeure toutefois trace de l’une d’elles, à lui confiée en 1574, par le duc de Montpensier, commandant l’armée royale en Poitou, auprès du Parlement et du Corps de ville de Bordeaux, pour qu’ils aient à prendre des dispositions de défense.

En 1577, le roi de Navarre le nomme gentilhomme de sa chambre, titre absolument honorifique pour certains, comme ce fut le cas pour lui, ne comportant aucun service auprès du prince. Ce même titre lui avait été ou lui fut dévolu aussi, la date en étant incertaine, par Charles IX ou son successeur, ainsi qu’en font foi les titres des deux premières éditions des Essais et son diplôme de citoyen romain.

A.IX En 1580, parut la première édition de son ouvrage, qui n’en comprenait que les deux premiers livres.

Montaigne qui, depuis des années déjà, avait commencé à ressentir des atteintes de gravelle et vainement avait eu recours pour les combattre aux eaux thermales de son voisinage, Aigues-Chaudes, Bagnères, se résolut à cette époque à voyager au loin, autant par goût que pour essayer si d’autres eaux ne lui seraient pas plus favorables; et aussi, pense-t-on, pour échapper aux difficultés sans cesse croissantes de la situation intérieure et à celles non moins pénibles pour lui résultant du train de vie que, chacun de son côté, menaient le roi et la reine de Navarre et de leurs rapports, qu’il déplorait d’autant plus qu’il était particulièrement attaché à tous deux.

Il se rendit d’abord à Paris où il fit hommage de son livre au Roi; puis à La Fère pour rendre les derniers devoirs au comte de Grammont, le mari de la belle Corisande d’Andouins, qui venait d’être tué au siège de cette place et dont il accompagna le corps à Soissons; et, de là, aux bains de Plombières et de Bade.

De ce voyage qui devait le tenir dix-huit mois hors de chez lui, du 22 juin 1580 au 30 septembre 1581, effectué en courant çà et là à travers la Suisse, l’Allemagne du Sud et l’Italie, Montaigne a tenu un journal qui n’a rien de remarquable au point de vue littéraire, mais est intéressant par la connaissance qu’il nous donne de son auteur; un de ses frères et un jeune seigneur d’Estissac, probablement le fils de la dame de ce nom à laquelle est dédié le ch. 7 du liv. II des Essais, l’accompagnaient.

Entré en Allemagne par Bâle, il pousse jusqu’à Augsbourg, où il cache ses nom et qualités pour qu’on le croie plus grand seigneur qu’il n’est, et d’où il revient en Italie par Venise, pour arriver à Rome où il fait un séjour de cinq mois, entrecoupé d’excursions à Notre-Dame de Lorette, où il laisse dans la Casa Santa son portrait et ceux de sa femme et de sa fille; c’était alors un grand honneur d’y figurer: «à peine est reçu à donner qui veut, dit-il, au moins c’est faveur d’être accepté»; puis il passe à Florence, et va faire une cure d’eau aux bains della Villa près de Lucques.

A son arrivée à Rome, ses livres avaient été saisis et parmi eux un exemplaire des Essais, dont l’examen assez superficiel donna lieu de la part de la censure à quelques critiques assez anodines, dont l’auteur ne tint du reste aucun compte et qui n’eurent cette fois aucune suite fâcheuse, à l’encontre de ce qui en résulta un siècle après où l’ouvrage fut frappé d’interdit.

Avant de quitter Rome, il sollicita et obtint le diplôme de citoyen romain. Bien que dans les Essais il le qualifie de «faveur vaine, qui lui fut octroyée avec toute gratieuse libéralité», il convient dans son journal avoir employé pour l’obtenir «ses cinq sens de nature»; de fait, cette concession n’était pas prodiguée.

Montaigne était aux bains della Villa, quand des lettres lui parvinrent, l’informant qu’un mois et demi auparavant, le 1er juillet 1581, il avait été, à l’unanimité, élu maire de Bordeaux. Il revint à Rome où il trouva la missive des jurats lui notifiant officiellement son élection; il s’achemina alors vers la France par le mont Cenis, laissant à Rome son frère et Mr d’Estissac.

Il avait été nommé maire sans l’avoir brigué: le souvenir des services rendus par son père dans cette charge, les quatorze années durant lesquelles lui-même avait siégé au Parlement, les deux premiers livres des Essais parus l’année précédente qui obtenaient un vif succès, ses relations l’avaient désigné au choix de ses concitoyens, en même temps que le désir d’évincer le maréchal de Biron qui quittait ces fonctions, dont il sollicitait le renouvellement pour lui ou l’attribution à quelqu’un des siens, mais qui, pendant qu’il les avait occupées, avait indisposé nombre de personnes et entre autres, à la fois, le roi de Navarre et sa femme la reine Marguerite sœur du roi de France.

Mais le caractère de Montaigne, autant que ses goûts et même sa santé, l’éloignaient des charges publiques, et il avait décliné l’honneur qui lui était fait. Les Bordelais, s’entêtant, s’étaient adressés au roi; et à son arrivée chez lui, il trouva une lettre de Henri III l’invitant à accepter: il dut céder; peut-être au A.X fond ne fut-il pas fâché de cette contrainte, car il était sans ambition, mais non sans vanité.