Publié par le 18 janvier, 2017

 

Ce texte de mise en perspective, écrit par Pierre Mahey fin novembre, prend une résonnance encore plus forte la veille de l’intronisation de Donald Trump

 

Vous m’avez invité à participer aux rencontres et comités de pilotage du Pouvoir Citoyen en Marche, je suis venu vous rejoindre trois fois, je vous ai proposé d’associer aussi Félix de Pas sans Nous. Ce rapprochement était pour moi une tentative de relier les grands réseaux citoyens que vous représentez avec les collectifs d’habitants des quartiers populaires, avec les acteurs de terrains souvent très taiseux mais capables de beaucoup. Moi-même ayant les moyens de croiser ces mondes et de vérifier qu’une énorme richesse de réflexion et d’inventivité m’est ainsi offerte, j’espère pouvoir partager cette expérience avec d’autres, les plus humbles comme les plus intellos, les anciens comme les jeunes.

L’opportunité de faire ensemble la journée du 24 septembre était aussi importante, nous avons donc organisé la rencontre Capacitation Citoyenne sur le thème des « Lîeux disponibles » la veille, espérant ainsi vous y associer, puis la résurgence sur la place de la République avec Pas Sans Nous, La Belle Démocratie et cinq autres organisations.

Cependant, à part un « affichage » commun, nous n’avons pas réellement pu croiser les mondes. Ma présence rare à Paris et ma trop grande retenue de provincial y est sans doute pour beaucoup.

Puis vous avez investi sur l’écriture collective des dix décisions basculantes d’une présidence nationale du PCEM. J’ai suivi à distance vos échanges et débats et ne suis pas intervenu. Comme lors des échanges à propos des tentatives de « primaires de gauche » dont vous aviez discuté, je ne sentais pas l’urgence « réactionnelle et contextuelle » liée aux prochaines présidentielles, ni ma légitimité à écrire des préconisations de changements sociétaux pour les autres. Mais comment le dire, alors que je loue en même temps l’effort que vous faites en proposant des actions plutôt qu’en restant dans une critique stérile ou partisane ?

Puis, cette nuit, Donald Trump est élu aux USA !

En 2002, lorsque Jospin sort du deuxième tour, battu par Le Pen, je m’étais rapproché d’un groupe de réflexion de gauche rassemblant des déçus de tous les partis (PC, Verts, LCR, PS…) et qui se retrouvaient pour tenter une « renaissance ». Très vite, j’avais tenté de leur dire qu’il me semblait plus urgent de se mettre au service des gens des quartiers pour à la fois comprendre les besoins comme les difficultés vécues, mais aussi pour s’inspirer des expériences et des projets de développement portés par les collectifs de ces quartiers et qui étaient les matière premières de l’écriture d’un nouveau programme de gauche porté par les acteurs concernés eux mêmes. On m’avait répondu que c’était effectivement une bonne idée, mais que pour ça, fallait du temps, que le temps, on n’en avait pas puisqu’il fallait gagner les prochaines… Et donc il fallait vite écrire un programme qui s’affiche vraiment à gauche, entre nous, pour montrer aux gens qu’on veut vraiment faire leur bonheur ! Moi je n’avais pas le temps non plus et je suis retourné à mes urgences, Capacitation Citoyenne entre autres.

 

Depuis, le temps est passé, la gauche est même revenue, mais elle s’est dissoute d’elle-même pour avoir raison seule, et le peuple n’y croit plus, ne se sent plus représenté par aucun et se tourne irrémédiablement vers les plus iconoclastes, les plus éloignés de toute pensée rationnelle, les plus irresponsables qui finalement le paraissent moins que ceux qui s’échangent le pouvoir dans une oligarchie bienséante. Les plus humbles, ceux qui sont chômeurs, précaires, mal ou non logés, travailleurs pauvres, femmes isolées, migrants politiques ou économiques, handicapés, habitants des banlieues sont de plus en plus nombreux et de moins en moins représentés dans la construction de l’action publique. Quel que soit le discours des prétendants au pouvoir, celui-ci est tellement décalé des difficultés et des désirs des gens qu’il ne s’entend plus depuis très longtemps. Toute forme d’expression politique est considérée comme une tentative de conserver le pouvoir dans l’entre-soi des dominants, de “l’élite”.

Alors, autant risquer de faire sauter le système, sans se préoccuper de la capacité du provocateur à diriger derrière. C’est la démocratie elle-même qui est remise en cause, non pas tant par le désintérêt qu’on lui porte, mais par l’évidente confiscation des commandes par “l’élite”, politique ou médiatique… On est prêt à lui préférer même des régimes autoritaires, tellement l’état des choses paraît inébranlable.

 

Donald Trump gagne largement et effectivement, “l’élite médiatico-politique” ne l’avait pas vu même quelques heures avant !

 

On est pourtant tous d’accord : ce qui se fait pour les gens sans les gens se fait finalement contre eux. Il faut agir ici et maintenant. C’est celui qui est qui doit dire. etc…

 

Il me semble qu’on connaît le chemin du changement, il passe par l’action de terrain, collective, expérimentale, à partir du vécu, des réalités de vie, sans a priori idéologique, avec quelques lignes de conduite qui passent par la liberté, l’égalité, la solidarité, bref, l’humanité.

 

Partout, les gens se lèvent, résistent, agissent collectivement pour changer leurs conditions de vie et celles de leurs voisins. Ils accumulent des savoirs faire, des réussites, des vies sauvées, des sourires retrouvés. Ils fabriquent de l’humanité.

 

Mais qui les regarde, qui les entend ?

 

Ils sont seuls, la tête dans leur guidon bien difficile à tenir, dans l’urgence du quotidien et sans reconnaissance. Au contraire, on leur supprime les rares subsides qui leur permettaient un peu d’efficacité, de professionnalité, on les pousse à chercher leur moyen d’action au sein même de la précarité, ou vers des fondations privés douteuses. Voire, on leur propose, puisqu’ils ont l’air quelquefois performant, de lâcher leurs objectifs pour se mettre au service des pouvoirs publics en répondant à des appels d’offres qui décident encore d’en haut ce qu’il faut faire en bas…

 

Le bilan, c’est que si la société civile sait réagir pour calmer les trop grandes douleurs, elle n’a pas les moyens de capitaliser son expérience, ni de croiser ses expériences et donc elle n’arrive pas à faire lien, à faire mouvement.

Il me semble que c’est là qu’il faut apporter la force des réseaux et de leurs intelligences. Plus que dans la définition d’un projet, on a besoin de forces pour construire du récit, pour diffuser ces récits, pour organiser le lien, la rencontre, la mise en commun, pour sédimenter.

On a besoin de traducteurs, de transmetteurs, d’agences de voyages, de guides des projets innovants, et peut-être, peu à peu, de rassembleurs d’outils, de consigneurs de méthodes, d’échangeurs d’idées.

Mais les idées, c’est pas la peine, surtout si elle s’élaborent entre-soi, dans la complicité des élites… Elles n’auront pas le temps d’être considérées. Aussi belles et généreuses soient-elles, elles seront d’abord perçues comme des leurres, des miroirs aux alouettes, des utopies.

Bien sûr, faire ce travail de griots semble un lent chemin, hors d’échelle temporelle avec des échéances électorales. Mais depuis le temps qu’on a laissé l’éducation populaire s’étioler dans la prestation de service, depuis le temps que l’on n’a plus demandé aux syndicats et aux partis d’être des écoles de la vie et des fabriquants de leader, depuis le temps qu’on a laissé la consommation remplacer la construction de bien commun, on est arrivé à l’élection “inattendue” de Donald Trump. Et demain, incroyable, ça va arriver en France! Tout ça parce qu’on ne sait pas écouter ni faire confiance au génie des gens.

Ne faut-il pas changer d’échelle de temps ? Abandonner vite nos dépenses inutiles de temps à fabriquer des utopies ? Alors qu’elles ne créent pas de mouvement ? Et se mettre au service des capacités des gens pour les laisser devenir essentielles ?

 

 

Posté dans:Perspectives

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